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Benjamin Ferencz, un grand homme dont les paroles nous manquent déjà

  • 14 juin 2023 par Alain Werner, avocat et directeur de Civitas Maxima

Il aurait été exaspéré par la réintégration de la Syrie au sein de la Ligue arabe ou par la présidence russe du Conseil de sécurité. Ce militant légendaire de la justice internationale et ancien procureur de Nuremberg est décédé en avril, à l'âge de 103 ans. 

Le 7 mai, nous avons appris que la Ligue arabe réintégrait la Syrie, dont trois hauts responsables, dont le conseiller spécial à la sécurité du président El-Assad, seront jugéspar contumaceen France en 2024 pour complicité de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Par ailleurs, l'année dernière, un tribunal allemand de Coblence a condamné un ancien colonel chargé des enquêtes des services de renseignement syriens, reconnu coupable d'avoir ordonné ou perpétré des actes de torture à l'encontre d'au moins 4 000 prisonniers.

La normalisation des relations avec le régime syrien, à l'initiative de l'Arabie saoudite, confère, comme l'a souligné la presse, «un blanc-seing d'impunité »à un «État barbare », où plus de 300 000 civils ont été tués pendant la guerre entre 2011 et 2021, soit 1,5 % de la population.

Cette « realpolitik » arabe correspond de manière effrayante à la réalité européenne, qui a vu la Russie – dont le président a désormais été mis en accusation pour crimes de guerre commis en Ukraine – assumer la présidence du Conseil de sécurité des Nations unies du 1er avril au 1er mai 2023. Dans le même temps, la Chine, autre membre permanent du Conseil de sécurité, censé préserver la paix et la sécurité mondiales, a été accusée par le Haut-Commissariat aux droits de l’homme d’avoir commis de multiples crimes contre la minorité ouïghoure au Xinjiang, crimes qui, selon ce bureau de l’ONU basé à Genève, pourraient constituer des crimes contre l’humanité.

Pas de lettre ce mois-ci

À la suite de cette sombre nouvelle en provenance de la Ligue arabe, j’ai parcouru les rubriques « Courrier des lecteurs » des principaux journaux américains à la recherche des propos sages et indignés de Benjamin Ferencz, homme doté d’une immense conscience morale, procureur aux procès de Nuremberg à l’âge de 27 ans, qui était devenu le porte-parole infatigable de la nécessité d’une justice universelle dans ce monde.

Originaire de Transylvanie, dont la famille a émigré aux États-Unis alors qu'il n'avait que 10 mois, diplômé de Harvard, il s'est vu confier, à un si jeune âge, le «plus grand procès pour meurtre de l'histoire », au cours duquel 22 membres des Einsatzgruppen de la SS ont été jugés et condamnés pour le meurtre de plus d'un million de Juifs. Il n'a jamais cessé de faire entendre sa voix pour défendre le droit international et dénoncer ses violations, y compris celles commises par son propre pays.

En 2003,il a publié une lettre de lecteur dans le *New York Times*dans laquelle il faisait remarquer, à propos de l’Irak, qu’«une frappe militaire préventive non autorisée par le Conseil de sécurité constituerait clairement une violation de la Charte des Nations unies, qui lie juridiquement toutes les nations ». En 2011 encore,dans une lettre adressée à la rédaction du New York Times, il a remis en cause la liesse suscitée par l’assassinat de Ben Laden, écrivant que «les décisions secrètes et non judiciaires fondées sur des considérations politiques ou militaires portent atteinte à la démocratie». En 2020, à l’âge de 100 ans,dans une lettre de lecteur adressée au New York Times, il s’est à nouveau insurgé contre l’assassinat de Qasem Soleimani, le général iranien tué à l’aéroport de Bagdad par un drone américain. Il écrivait : «L’administration a récemment annoncé que, sur ordre du président, les États-Unis avaient “éliminé” – ce qui signifie en réalité “assassiné” – un important chef militaire d’un pays avec lequel nous n’étions pas en guerre[…]Je considère qu’un tel acte immoral constitue une violation flagrante du droit national et international. »

Je n'ai pas trouvé de lettre de lecteur signée par Benjamin Ferencz dans le *New York Times* ce mois-ci, car il est décédé en avril 2023, à l'âge de 103 ans.

Sa contribution à l’édification d’un ordre international fondé sur l’État de droit a été immense, notamment à travers ses écrits et son militantisme sans relâche, depuis les années 1970, en faveur d’une Cour pénale internationale (CPI), dont son propre pays n’a toujours pas ratifié le Statut. En tant que dernier témoin de l'Office du Procureur lors du premier procès pour crimes de guerre devant la CPI – le procès Lubanga – à La Haye en août 2011, Benjamin Ferencz a déclaré devant la cour : «Que la voix et le verdict de cette cour internationale prestigieuse parlent désormais au nom de la conscience éveillée du monde. »

Intégrité et loyauté

Les hommages rendusà Benjamin Ferencz à la suite de son décès ont été innombrables et unanimes. Cependant, le fait que les éloges funèbres publiés dans la presse anglo-saxonne aient largement omis de mentionner –comme l’a souligné le site web The Intercept– sa prise de position contre son propre pays est révélateur de la polarisation de notre monde. En particulier, ses déclarations selon lesquelles les plus hauts responsables de l’administration de George W. Bush, y compris l’ancien président lui-même, devraient être jugés pour les crimes de guerre commis en Irak. Peu importe. L’intégrité sans faille de Benjamin Ferencz et sa loyauté inébranlable envers les principes du droit international ont éveillé des milliers de consciences à travers le monde. Dans son sillage, elles poursuivront – sans jamais reculer – son combat pour un monde meilleur fondé sur le droit, et non sur une realpolitik digne dela Géhenne.


Cet article a été publié pour la première fois en français dans*Le Temps*dans le cadre d'une collaboration entre Civitas Maxima et *Le Temps*, le 15 mai 2023.