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Découpé à la hache et le cœur dévoré : certains crimes ne meurent jamais

  • 13/09/2023 by Alain Werner, lawyer and Director of Civitas Maxima

Il y a exactement 30 ans, durant l’été 1993, un groupe de soldats rebelles semaient une terreur inouïe dans une ville, Foya, de ce petit pays d’Afrique de l’Ouest, le Liberia, alors ravagé par la guerre civile.

A 450 kilomètres au nord de la capitale Monrovia, un homme pieux respecté par sa communauté eut le courage de déclarer à un groupe humanitaire de passage que le groupe rebelle qui occupait les lieux, l’Ulimo (United Liberation Movement of Democracy for Liberia), avait pillé l’hôpital financé par les humanitaires.

Une fois les étrangers partis, l’homme pieux fut amené sur ce qui servait alors de piste d’atterrissage et son thorax fut découpé par les rebelles, son cœur extrait puis mangé devant la population.
«Try ULIMO, your heart» – «Défiez Ulimo, on prendra votre cœur» – était l’un des slogans utilisés pour terroriser la population. Certains civils, qui ont survécu à l’enfer, s’en souviennent encore.

Le plus sanguinaire des commandants Ulimo, celui qui découpa à la hache le thorax de l’homme pieux et répandit sa folie meurtrière à Foya, portait le surnom guerrier d’«Ugly Boy» («L’Affreux Garçon»), malgré ses beaux traits.
La population locale, qui parlait un autre dialecte que les soldats Ulimo, lui avait donné un autre surnom, pour pouvoir donner l’alerte à l’insu des rebelles. Ils l’appelaient «Saah Chuey», «L’Homme à la hache» en langue kissi.

«Ugly Boy» ne sera jamais jugé pour ses actes ignobles. On dit qu’il mourut par la vindicte populaire qui entraîna son propre équarrissage, après avoir été reconnu en Guinée par des réfugiés libériens. Dans le cas contraire, «Ugly Boy» pourrait vivre en liberté au Liberia.

Ce mois d’août 2023 marquera les vingt ans de la fin de la guerre dans ce pays. Sur place, personne n’a été jugé par un tribunal. Ni le gouvernement ni les Nations unies n’ont fait quoi que ce soit pour les victimes oubliées du Liberia, bien qu’une commission de vérité et réconciliation sur le modèle sud-africain ait été recommandée en 2009, afin que les principaux acteurs de la guerre soient jugés. Au moins 25’000 personnes ont perdu la vie pendant ce conflit sanguinaire, entre 1989 et 2003.

Ce 1er juin 2023, en Suisse, un tribunal a pourtant condamné un homme pour avoir participé au meurtre à la hache de l’homme pieux. Il s’agit d’Alieu Kosiah, qui résidait à Lausanne depuis la fin des années 1990. Cette condamnation est survenue exactement 30 ans après les faits et a été prononcée à Bellinzone, par la cour d’appel du Tribunal pénal fédéral, à 7000 kilomètres de là où ont eu lieu les crimes.

Alieu Kosiah avait déjà été condamné en juin 2021 par la Cour des affaires pénales pour multiples actes crimes de guerre, dont le fait d’avoir mangé un morceau du cœur de l’homme pieux en compagnie d’«Ugly Boy». Mais il n’avait pas été reconnu coupable du meurtre à la hache, les juges de première instance considérant que son rôle était passif.

Les juges d’appel en ont décidé autrement. Alieu Kosiah a été condamné pour complicité de meurtre de l’homme pieux, acte qualifié de crime de guerre et de crime contre l’humanité. La Cour a estimé qu’Alieu Kosiah avait remis l’homme pieux à «Ugly Boy» pour être emmené sur la piste d’atterrissage de Foya, sachant pertinemment ce qui se passerait ensuite – du fait des pratiques cannibales du commandant.

Ce jugement d’appel marque un tournant dans l’histoire juridique de la Suisse: il s’agit de la toute première condamnation dans notre pays pour crime contre l’humanité. Celui-ci n’a été introduit en 2011 dans le droit pénal suisse, mais la Cour d’appel a décidé de condamner rétroactivement Alieu Kosiah pour crime contre l’humanité. Cette décision ouvre la voie à d’autres poursuites du même type en Suisse.

Ce jugement d’appel marque un tournant dans l’histoire juridique de la Suisse: il s’agit de la toute première condamnation dans notre pays pour crime contre l’humanité. Celui-ci n’a été introduit en 2011 dans le droit pénal suisse, mais la Cour d’appel a décidé de condamner rétroactivement Alieu Kosiah pour crime contre l’humanité. Cette décision ouvre la voie à d’autres poursuites du même type en Suisse.

Nos mandants ainsi que d’autres victimes ont fait preuve d’une résilience, d’une dignité et d’un courage exceptionnels. La plupart sont venus trois fois en Suisse pour témoigner tout au long de la procédure et ont surmonté des obstacles comme l’épidémie d’Ebola en 2014-2015 et la pandémie de Covid-19 en 2020-2021, pour finalement obtenir justice.

Les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité ont ceci de particulier qu’ils «ne meurent jamais». Parce qu’ils concernent, en raison de leur gravité, la communauté internationale dans son ensemble, ces infractions ne s’éteignent par aucune prescription, comme les crimes de droit commun. Les poursuites sont en théorie possibles aussi longtemps que la personne mise en cause est vivante et que des preuves existent. Et même, en théorie, si toutes les victimes sont décédées. Comme les victimes oubliées du Libéria qui ont obtenu justice en 2023 si loin de chez eux, pour des crimes commis en 1993, les victimes de crimes internationaux commis pendant les conflits armés en cours ou récents ne doivent jamais perdre espoir. Il faut désormais tout faire pour qu’elles ne doivent pas attendre trente années de plus pour que soient jugés les crimes qu’elles ont subis.


The article first appeared in French on Heidi News on July 16, 2023.