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Camara devant la justice : des témoins s'expriment lors de l'audience d'instruction préalable au prononcé de la peine à Philadelphie

  • 11/02/2025

Le 23 janvier 2025, une audience préliminaire consacrée à l’examen des preuves s’est tenue devant le tribunal fédéral du district Est de Pennsylvanie dans le cadre de l’affaire visantLaye Sekou Camara, alias K-1. Cette audience faisait suite au plaidoyer de culpabilité de M. Camara, qui avait renoncé à son droit à un procès devant jury. L’audience de détermination de la peine est prévue le 19 mai, et le jugement définitif sera rendu dix jours plus tard, le 29 mai. L’audience préliminaire de la semaine dernière, qui s’est tenue bien avant l’audience de détermination de la peine, était donc inhabituelle, mais elle a surtout permis à neuf témoins libériens de déposer. Leurs témoignages seront pris en compte par le juge lorsqu’il décidera de la durée de la peine d’emprisonnement de Camara.

Tentatives infructueuses visant à empêcher que les témoignages concernant les crimes de guerre de Camara ne soient consignés au procès-verbal

Au début de l’audience, les avocats de la défense de Camara ont tenté de contester le fondement même de la procédure. Craignant à juste titre que les témoignages présentés ne soient préjudiciables à leur client, et soucieux d’empêcher à tout prix que les détails de ses crimes commis au Libéria ne soient versés au dossier, ils ont tenté de faire valoir que l’accusation n’avait pas déposé de requête demandant au juge d’entendre des éléments de preuve justifiant l’imposition d’une peine plus lourde.

En règle générale, l’audience de détermination de la peine a lieu après la remise d’un rapport préalable à la condamnation, établi par un agent de probation, qui formule une recommandation à l’intention du juge quant à la peine appropriée. Chaque partie peut alors présenter une requête détaillant les circonstances atténuantes ou aggravantes et demander au juge d’imposer une peine plus légère ou plus lourde. L’audience de jeudi s’est donc déroulée, comme l’a fait remarquer le juge lui-même, en dehors de l’ordre habituel des choses. Toutefois, compte tenu du fait que des témoins venus du Libéria se trouvaient déjà aux États-Unis, prêts à témoigner lors du procès, et étant donné que la défense n’avait pas contesté la tenue de l’audience lorsqu’elle avait été fixée une semaine auparavant, le juge a rejeté la contestation de l’audience, permettant ainsi aux témoins de témoigner des actes odieux commis par Camara au Libéria.

En dehors de l'audience, les avocats de Camara ont également fait des déclarations à la presse pour indiquer que leur client n'était responsable d'aucun crime de guerre et qu'il ne reconnaissait que le fait d'avoir été membre du LURD.  Cependant, Camara a ouvertement plaidé coupable de l’ensemble des faits retenus dans l’acte d’accusation, qui précise qu’il a faussement affirmé (1) n’avoir jamais été membre d’un groupe rebelle, (2) ne s’être jamais livré au recrutement ou à l’utilisation d’enfants soldats, et (3) n’avoir jamais commis, ordonné, incité, aidé ou participé de quelque manière que ce soit à des exécutions extrajudiciaires, à des assassinats politiques ou à d’autres actes de violence. Lors de la première comparution de Camara devant le tribunal, ni lui ni ses avocats n’ont tenté de nier ces faits ou de nuancer son plaidoyer. Lors de l’audience préalable à la condamnation qui s’est tenue la semaine dernière, des témoins libériens ont apporté des témoignages poignants corroborant précisément ces allégations contenues dans l’acte d’accusation.

Des témoins attestent du rôle joué par Camara au sein du LURD

Le premier témoin à comparaître, un journaliste, a directement attesté de l’implication de Camara au sein du LURD. Le témoin a replacé dans leur contexte les combats qui se déroulaient à Monrovia et dans ses environs en 2003, durant les derniers mois de la deuxième guerre civile. Il a notamment évoqué le contrôle exercé par le LURD sur l’île de Bushrod et le Freeport du Libéria. Le Freeport, considéré comme la « porte d’entrée de l’économie nationale », était le point d’entrée de toutes les importations de denrées alimentaires et de carburant dans le pays ; il revêtait une importance stratégique capitale à une époque où une grande partie de la population souffrait de la faim.

Le témoin a raconté avoir rencontré K-1, qui lui avait permis de se rendre en toute sécurité sur l’île de Bushrod pour y tourner un documentaire, et a déclaré que K-1 était commandant adjoint sur le terrain du LURD et responsable de l’unité de tir de mortiers. La cour a pu visionner des séquences vidéo montrant K-1 entouré d’enfants soldats, ainsi que des photographies des destructions causées par les bombardements de zones civiles menés par le LURD. Dans un témoignage saisissant, le témoin a raconté que K-1 avait affecté des enfants soldats à la garde des journalistes afin d’assurer leur passage en toute sécurité sur le pont, et il s’est notamment souvenu que l’un de ces soldats portait un sac à dos rempli de jouets et de figurines.

« Partout où il allait, les gens avaient peur. »
Témoin libérien

Au fur et à mesure que chaque témoin déposait, il est apparu clairement que le LURD et Camara recrutaient et utilisaient régulièrement des enfants soldats. Un témoin a raconté comment des enfants soldats du LURD l’avaient interpellé alors qu’il transportait de l’eau dans la rue : « Ils m’ont demandé d’ouvrir la bouche et m’ont mis des cailloux dans la mâchoire. J’ai perdu trois dents. Ils m’ont giflé la mâchoire alors que j’avais des cailloux dans la bouche. » Un autre témoin se souvenait d’un garçon surnommé « Petit Soldat », chargé de porter l’AK-47 utilisé par K-1. Petit Soldat était assis à l’arrière du véhicule de K-1 et avait environ 14 ou 15 ans à l’époque.

Implication dans des actes de violence généralisée et des meurtres

Les témoignages présentés ont révélé à la fois l’ampleur effroyable des crimes de Camara et sa notoriété. Un témoin a raconté comment K-1 avait coupé l’oreille de son oncle après que celui-ci eut refusé d’obéir à ses ordres, tandis qu’un autre avait été poignardé au genou par K-1. D’après les témoignages, K-1 parcourait les villages en arrêtant des hommes, des femmes et des enfants et en les forçant à se battre pour le LURD : « Quel que soit le village où nous passions, il y arrêtait des gens pour qu’ils l’accompagnent. S’ils refusaient, ils étaient tués. […] J’ai vu M. Camara tuer des gens. De Bomi à Montserrado et à Monrovia. »

Un témoin a décrit la fusillade au cours de laquelle une femme enceinte et son fils de 13 ans, qui avaient refusé de suivre K-1, ont été abattus. Au moins quatre témoins ont déclaré que K-1 avait tiré sur des groupes de civils qui cherchaient de la nourriture à Freeport ou dans d’autres entrepôts. Plusieurs d’entre eux ont perdu des proches dans ces circonstances. Comme l’a fait remarquer un témoin, K-1 « est quelqu’un que tout le monde connaît ; partout où il allait, les gens avaient peur ».

Une étape importante pour la responsabilisation au Libéria

Tout au long de l’audience, Camara est resté provocateur, s’adressant souvent à ses avocats et souriant. Dans le couloir, lors d’une pause dans les débats, on l’a entendu affirmer que « la vérité finira par éclater » et que les témoins mentaient à la barre. Cependant, les éléments de preuve présentés ce jour-là ont brossé un tableau clair de son rôle dans la guerre civile et de la nature des atrocités brutales qu’il a commises.

Depuis l’audience, le juge a enjoint aux procureurs de déposer un mémoire en faveur d’une peine plus sévère, document qui exposera en détail les arguments du ministère public en faveur de l’imposition d’une peine de longue durée. Il est probable que cette requête mette à nouveau en lumière les détails des atrocités commises par Camara au Libéria, qui contredisent directement les fausses déclarations qu’il a faites lors de son entrée aux États-Unis. Camara aura également la possibilité de répondre et de présenter ses propres arguments, et le jugement définitif sera rendu le 29 mai.

Bien que cette audience ait été, à certains égards, inhabituelle – ayant eu lieu si rapidement après un plaidoyer de culpabilité et avant l’audience officielle de détermination de la peine –, elle a donné aux victimes l’occasion de confronter Camara devant le tribunal et de consigner au dossier les nombreuses atrocités commises au Libéria pendant la deuxième guerre civile. Son aveu de culpabilité témoigne du courage des témoins qui se sont rendus aux États-Unis pour témoigner, et malgré les efforts déployés pour empêcher que les actes de Camara ne soient rendus publics, son affaire constitue une étape importante dans la recherche de la responsabilité pour les crimes commis lors des guerres civiles au Libéria.